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1974 - 2004 ANALYSES - REFLEXIONS - TEMOIGNAGES |
L'Espagne, 1974 :
l'année zéro de l'autodétermination du peuple sahraoui
par
Ali Omar Yara,
président du GIS,
Groupe d'information sahraoui, Paris
Cette rentrée scolaire et militante, 2004, nous donne l'occasion de nous interroger sur l'année 1974.
Cette année-là, l'Espagne pensait "sortir" du Sahara Occidental, 80 ans après sa colonisation en 1884, d'autant plus qu'elle y a été encouragée par la rétrocession illégale, qu'elle a menée, en 1958, sans consultation de la population, dans le protectorat Tarfaya et de Tantan en faveur du Maroc.
Cette année, 1974 se particularise, entre autres, par trois événements majeurs :
1° Les attaques militaires sahraouies contre les troupes espagnoles, l'unique adversaire à combattre : l'occupation de Hassi Maïtallah, le 8 mars; les attaques contre une patrouille espagnole près de Lamraïch à 30 km au Nord-Ouest de Jdaïria, le 24 juillet; à Tfariti le 19 décembre 1974 et la même année la bataille d'Agjeijimât, etc.
2° Le Congrès du Front Polisario, congrès de Béchir Lehlaoui, (premier Sahraoui tombé au combat, le 8 mars 1974) a lieu du 25 au 31 août 1974. A cette occasion El Ouali Mustapha Sayed est élu secrétaire général du mouvement de libération sahraoui. L'Espagne a créé le PUNS, parti "nationaliste" dans sa colonie et misé, cette année-là, sur le sahraoui Khalihenna pour préserver ses intérêts. Toutefois, la mission d'enquête des Nations unies, de Simon Aké, en mai-juin de l'année suivante prouvait qu'une décolonisation du peuple sahraoui ne peut se faire que sous l'égide du Front Polisario.
3° L'annonce par le gouvernement espagnol de son intention d'organiser un référendum d'autodétermination au premier trimestre 1975, intention motivée aussi par la résolution 3292 (XXIX) du 13 décembre 1974, quand l'Assemblée Générale des Nations unies demande de surseoir à l'organisation du référendum d'autodétermination jusqu'à ce que la Cour internationale de Justice de La Haye ait émis un avis conclusif sur les prétentions maroco-mauritaniennes. La réponse de la CIJ, rendue le 16 octobre 1975, n'est à notre sens, qu'une confirmation de la vérité historique, à savoir comme tout le monde peut le constater, que le Sahara n'est pas marocain, ni mauritanien. Mais, puisque les vérités historiques, ne sont pas, forcément, prépondérantes dans un jeu de régulation interétatique, il en résulte que le Maroc et ses alliés de la guerre froide ont saisi l'occasion de l'affaiblissement de l'Espagne pour forger une représentation conforme à leur plan d'invasion militaire du Sahara Occidental. Ainsi l'accord de Madrid, du 14 novembre 1975, sensé désengager l'Espagne de sa tâche morale et historique, postule, rappelons-le : "Les délégations représentant les gouvernements de l'Espagne, du Maroc et de la Mauritanie, se sont mis d'accord sur les principes suivants : 2°. Compte tenu de cette décision et en conformité avec les négociations préconisées par les Nations unies entre les parties concernées, l'Espagne procédera immédiatement à l'institution d'une administration intérimaire dans le territoire avec la participation du Maroc et de la Mauritanie et la collaboration de la Jemma, à laquelle seront transmises les responsabilités et les pouvoirs ( ) La présence espagnole sur le territoire prendra fin définitivement avant le 28 février 1976". La somme morale et légale de sa colonisation 1884-2004, puisqu'elle est considérée toujours aux yeux du droit international comme puissance coloniale, est réduite à ces six paragraphes. Pourquoi réduit-on l'existence du sort d'au moins 74 000 individus, vivant chez eux, à ce texte rédigé à la hâte ?
Il faut engager des phénoménologues pour saisir le sens de ce dérapage espagnol qui n'était certainement pas motivé par un cynisme à l'anglaise, mais par la recherche d'une solution de substitution. Mais, comment peut-on comprendre le désengagement du Gouvernement de l'Espagne depuis 1974 ? Nous pouvons raisonner en disant que, il y a trente ans, l'Espagne, fut impuissante, comme d'ailleurs les Sahraouis, à opérer un tournant irréversible. A propos de la fin du règne despotique de Franco, André Fontaine écrit dans le Monde, le 20 novembre 1975, "le règne qui vient de prendre fin aura été l'un des plus longs de l'histoire contemporaine et l'un des plus sanglants". (Cf. Le Monde, Paris, 21 novembre 1975). Pour le peuple sahraoui, il s'agissait de la naissance d'une nation émergente en pleine restructuration politique.
Cette rentrée de septembre 2004 se particularise, par les événements suivants :
1° La macro-conception des pays de la région : des déclarations espagnole, française et marocaine reproduisent leurs conduites des années 1974. Leur formalisme manipulateur consiste à penser que le "dossier" du Sahara Occidental est, entre les pays nord-africains, le point de discorde, qui entrave la construction d'un "Maghreb uni", et qu'il s'agit-là d'un "conflit artificiel".
2° Une série d'actions anti-insurrection sahraouie : L'appel "à tous les Nationalistes Sahraouis", signé à El Aiun, le 4 juillet 2004, n'est qu'une reproduction du "nationalisme sahraoui" proposé par l'Espagne en 1974, auquel nous avons fait allusion plus haut. Ils jouent le rôle d'anti-révolution. De même, pour les écrits des chercheurs ou sensés l'être, affirmant qu'il existe une liaison causale entre le terrorisme international et le Front Polisario (comme s'il existait un rapport entre "les athées" sahraouis communistes pendant la guerre froide et le projet sahraoui d'un état indépendant en terre de l'islam !); des qualificatifs outrageants envers les Sahraouis (hier c'étaient des petits arabes, "a'aribat", maintenant les "séquestrés", les " institutions chimériques", etc.). Sans oublier les dépêches de la MAP qui alimentent ces sources de désinformation et maintiennent le peuple marocain dans l'ignorance totale de tout ce qui se passe.
Ni le Maroc toujours offensif ni le Gouvernement de l'Espagne, sur la défensive, sont en mesure de restituer la terre à leurs propriétaires. En effet, on s'aperçoit que le Maroc a remis en avant son marchandage aléatoire, trois comportements le confirment :
1° Les déclarations des différents responsables politiques marocains persistent en disant que l'Algérie "bloque tout" pour une solution politique du Sahara Occidental. "La question du Sahara constitue un obstacle au projet de l'Union du Maghreb Arabe", a affirmé, le 14 août 04, le ministre marocain des Affaires étrangères et de la Coopération, Mohamed Benaissa, soulignant que "l'Algérie détient les clés du règlement" de cette question et qu'"elle est la seule partie capable de relancer l'Union". Et pourtant l'Algérie se positionne autrement. La semaine de solidarité avec le peuple sahraoui, survenue en Algérie, cet été le confirme. Dans une lettre adressée à Kofi Annan, Abdelaziz Bouteflika affirme, le 3 août 2004, que "l'Algérie continue de considérer la question du Sahara Occidental comme un problème de décolonisation, déjà pris en charge en tant que tel par les Nations unies, et devant trouver son dénouement à travers l'exercice de son droit à l'autodétermination par le peuple sahraoui".
2° Le maintien de l'allégeance marocaine dont "la beiâ" joue un rôle central, pour "affirmer que le Sahara est marocain". la "Marche verte", le 6 novembre 1975 en fut l'exemple. De même, lors de l'annexion de Dakhla le 14 août 1979, le jour où 300 "responsables" sahraouis ont prêté serment d'allégeance au Roi Hassan II à Rabat, dans une cérémonie solennelle. Le Roi leur a distribué des armes pour "défendre leur territoire !". Plus récemment, la suspension, unilatérale, des visas pour l'entrée et sortie des citoyens algériens au Maroc, par le Roi du Maroc, ne peut être interprétée, en sociologie de la représentation que comme manifestation de supériorité de la part d'un "souverain qui ordonne", par son "outil" d'allégeance et du pardon, même en dehors du Maroc de 1956 (les frontières reconnues par la France, puissance coloniale). Pour chaque acte positif vers la décolonisation du peuple sahraoui et la reconnaissance de son Etat, le Roi, ainsi que le nationalisme marocain appliquent, vis-à-vis de l'Algérie, la maxime populaire marocaine : "Le minaret est tombé, il faut donc pendre le barbier".
3° La destruction du tissu social sahraoui dans les territoires occupés et dans les hautes terres sahraouies (triangle Assa, Goulimine et Tarfaya), par la répression des années de plomb des années 1990 et dans la marginalisation des Sahraouis par la misère des années 2000.
Il faut observer le comportement politique et militaire de l'Espagne dans la conjoncture actuelle, c'est-à-dire trente ans après, vis-à-vis de son ancienne colonie. On s'aperçoit que, face à la décolonisation du Sahara Occidental, les canaux de sa diplomatie sont toujours ambigus et brumeux. En témoignent les déclarations les plus récentes, de ses responsables politiques : Le "plan Zapatero" plaide pour une nouvelle formule selon laquelle le règlement de la question sahraouie passerait par "un statut d'autonomie à négocier entre les parties en conflit". Angel Moratinos, Ministre des affaires étrangères espagnoles, déclare le 11 juillet 2004, au sujet du conflit du Sahara Occidental, que l'organisation de ce Référendum provoquerait "une crise politique généralisée en Afrique du Nord". Nous comprenons maintenant pourquoi le gouvernement espagnol avance ce type de discours, après son désengagement dans les affaires de l'Irak (renforçant ainsi, la cohésion européenne face à l'hégémonie militariste américaine, ce qui est considérablement positif). La première raison, c'est de revenir à sa position de 1974. L'autre, c'est le besoin de la France de neutraliser la position de l'Espagne, en faveur de la reconnaissance de l'Etat Sahraoui dans ce contexte, pour à la fois actionner "son principe d'équilibre au Maghreb" et renforcer ses négociations stratégiques avec l'Algérie, tout en fermant les yeux sur le comportement du Maroc, dans ses "provinces du Sud", "gêné" par l'Algérie. Le comportement du gouvernement espagnol, en jouant le médiateur entre le F.P. et le Maroc est un "comportement à risque", concept stratégique, qui exprime un certain "harcèlement", pour réfuter la cause du peuple sahraoui et son droit à l'autodétermination. Le surdimensionnement de la diplomatie espagnole, en s'écartant de son engagement de mener à terme, et par les moyens légaux, la décolonisation du Sahara Occidental, ne peut que contribuer à un statut quo des années 1970. L'Espagne veut réduire, irréversiblement, son rôle premier de puissance administrant le Sahara Occidental, à une partie prenante, comme les autres et par conséquent, pour manifester un doute sérieux de sa capacité, militaire et politique à trancher, seule, dans ses affaires coloniales. L'effort actuel de la Nation espagnole, en faveur de l'autodétermination du peuple sahraoui, vient de sa société civile, écrasée autrefois par la tyrannie franquiste. En témoigne la déclaration des écrivains espagnols, signée par 250 écrivains espagnols (comme celle prononcée contre la guerre du Rif par les intellectuels des années 1920), qui appelle le gouvernement à uvrer à l'application des résolutions du conseil de sécurité relatives à la décolonisation du peuple sahraoui. Le Congrès espagnol, notamment, a adopté à l'unanimité, un texte qui demande, le 14 septembre 2004, au gouvernement de défendre une solution du conflit dans le cadre de l'ONU, en accord avec la légalité internationale. Ce n'est pas suffisant que l'Espagne reconsidère les citoyens sahraouis chez elle, au niveau de la régularisation des papiers de séjour, soins médicaux, etc. (L'Allemagne l'a fait pour les ressortissants turcs, la France l'a fait pour les Maghrébins, Sénégalais, Maliens et autres). Ce n'est pas, non plus, l'ultime but recherché, dans l'affaire des Sahraouis, sachant qu'il s'agit toujours de la décolonisation intégrale et irréversible du Sahara Occidental.
Il s'agit d'un effort indispensable mais pas suffisant pour reconnaître l'identité des Sahraouis mobilisés pour leur droit à jouir de leur richesse nationale (enfin ce qu'il en reste !). L'Espagne éternelle doit entamer sans tarder (pour utiliser une expression des Nations unies), des négociations officielles avec les responsables sahraouis en vue de reconnaître la RASD.