DOSSIER
SAHARA OCCIDENTAL réalisé par Z'hor Chérief
LES DEBATS, hebdomadaire, Alger
Semaine du 24 au 30 mars 2004,
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"La peur a changé de camp"
Dans l'entretien qui suit, le ministre sahraoui des Territoires occupés et de l'Emigration, Khalil Sid M'hamed, revient sur le processus de paix au Sahara occidental, sous l'angle du rapprochement entre les Sahraouis des territoires sous occupation marocaine et ceux, les réfugiés, des campements de Tindouf (Algérie).
Les Débats : Depuis le vendredi 5 mars 2004, l'opération d'échange de familles sahraouies a commencé. En quoi consiste-t-elle au juste ?
Khalil Sid M'hamed : Il s'agit d'un point qui est contenu dans le plan initial de règlement du conflit du Sahara occidental, le plan de 1991. Il est question précisément de mesures de confiance qui devaient être appliquées début 1992, avant le retour des réfugiés sahraouis et donc avant le référendum auquel devaient participer ces derniers. En d'autres termes, ces mesures de confiance s'inscrivaient dans le cadre de la préparation psychologique et humaine du référendum. Il n'est resté du plan initial que la présence de la Minurso (Mission des Nations unies pour un référendum au Sahara occidental, ndlr) et les efforts du secrétariat général de l'ONU. Les mesures de confiance ont été acceptées par le Front Polisario en 1999, en vue d'encourager la communauté internationale à aller de l'avant dans le règlement juste du conflit et aussi comme une preuve de volonté politique des dirigeants de la RASD (République arabe sahraouie démocratique, ndlr) et du Front Polisario, qui demeurent attachés au processus de décolonisation sous l'égide des Nations unies.
Concrètement, quelles sont ces mesures de confiance ?
Ces mesures sont au nombre de trois : les communications téléphoniques entre les Sahraouis des zones occupées et les Sahraouis des camps de réfugiés, l'échange de courriers et les visites familiales. Le Maroc a bloqué l'application de ces mesures. Il les a acceptées théoriquement en janvier 2003, à la veille d'une réunion du Conseil de sécurité. Dans les faits, le Maroc refuse les communications téléphoniques des zones sahraouies occupées vers les camps de réfugiés. Il refuse aussi l'échange de courriers, car il veut contrôler leur contenu et dans le même temps, il ne veut pas permettre aux organismes internationaux d'être en contact direct avec les Sahraouis des territoires occupés.
Et, qu'en est-il de l'opération d ' échange de famille ssahraouies ?
Concernant les visites de familles, le Maroc a seulement permis aux Sahraouis d'El-Ayoun occupée de s'inscrire dans les listes de visites aux camps de réfugiés. Les autorités marocaines distillent les mesures de confiance. Elles continuent à mettre les bâtons dans les roues à l'ONU, même sur des questions humanitaires et civiles que Rabat a pourtant acceptées.
Quel est le premier bilan de cette expérience ?
Le premier bilan ne fait que confirmer notre conviction à poursuivre sur la même lancée, pour arriver à un référendum libre et démocratique, qui sera assisté et garanti internationalement. Les Sahraouis qui se sont déplacés des deux côtés ont exprimé leur souhait de voir cette opération d'échange de familles se poursuivre dans le temps, surtout que la séparation a duré près de trente années. Ces visites ont fait naître l'espoir de vivre heureux et digne. Le Sahraoui se sent fort et se déplace chez sa famille, en sachant que la communauté internationale est à ses côtés. Il se sent fort, car il jouit de son droit individuel et du droit à l'autodétermination et à l'indépendance. Pour chaque Sahraoui, ces trente années de lutte et de sacrifices ont servi à lui arracher le droit de circuler librement, et ce, malgré les contraintes qui continuent d'exister. En définitive, c'est quelque part le Front Polisario qui s'est déplacé dans les territoires occupés.
Vous voulez dire que le mur défensif érigé par le Maroc dans les années 1980 est en train de s'effondrer, psychologiquement parlant ?
Oui, c'est bien cela. Le mur, après avoir été vaincu militairement en 1986-87, est aujourd'hui vaincu psychologiquement. Je voudrais préciser que le Sahara occidental, ce n'est pas seulement les territoires occupés, mais également les territoires libérés par l'Armée sahraouie de libération qui ont dépassé la peur depuis une trentaine d'années. Au fil de ces longues années, les Sahraouis des territoires occupés sont arrivés à vaincre leur peur, défiant l'occupant marocain à travers des manifestations populaires, des sit-in, des mouvements de protestation et des meetings. A titre d'exemple, de jeunes Sahraouis étudiant dans des universités marocaines, celles de Rabat et Goulimine, ont organisé dernièrement des rassemblements de solidarité avec les prisonniers politiques sahraouis, en scandant "Vive le Front Polisario". Ils ont exigé la libération des détenus et la mise en uvre du droit à l'autodétermination. Aujourd'hui, il y a une nouvelle dynamique dans les territoires occupés, où les Sahraouis sont plus offensifs et à découvert. Ils affrontent la répression et défient les thèses marocaines sur la "marocanité" du Sahara occidental. Ils exigent la liberté d'organisation et d'association, ainsi que l'ouverture des territoires aux organisations humanitaires et des droits de l'homme, à la presse et aux observateurs internationaux. La peur a changé de camp.
Comment cela ? De gros commerçants marocains ont mis en vente leurs commerces implantés dans les territoires occupés. Des Sahraouis exerçant dans l'administration marocaine prennent leurs distances par rapport à l'occupant, en s'approchant des autres Sahraouis, chose qu'ils ne faisaient pas avant. La presse marocaine s'est trouvée obligée d'ouvrir ses colonnes à l'expression des Sahraouis des territoires occupés. A l'intérieur du Maroc, le supposé consensus national autour de la "marocanité" du Sahara occidental a volé en éclats. Il y a une tendance qui est pour le respect de la légalité internationale et la recherche de solutions par le biais de l'ONU, ainsi que pour le respect des engagements pris par les autorités marocaines concernant l'application du plan de paix. Aujourd'hui, on assiste à des débats, par médias marocains interposés, où s'affrontent les deux positions, c'est-à-dire les défenseurs de la "marocanité" du territoire sahraoui et les partisans de l'autodétermination. La peur des Sahraouis des territoires occupés s'est déplacée vers ceux qui tiennent encore à la "marocanité" du Sahara occidental.
Y a-t-il un lien entre l'émergence de cette nouvelle dynamique dans les territoires occupés et la création par la RASD du ministère que vous gérez ?
A partir du moment où nous avions remporté la guerre militairement, nous avons alors opté pour une solution honorable pour tout le monde, qui est la RASD comme élément d'équilibre et de stabilité dans le Maghreb. Cela explique notre acceptation de la solution politique basée sur l'autodétermination et l'indépendance. L'arrêt des combats en 1991-92 a conduit à la création du ministère des zones occupées et de l'émigration, pour superviser l'opération du retour des réfugiés et des émigrés, et leur jonction avec les Sahraouis des territoires occupés. Cela, pour préparer l'atterrissage dans le cadre du référendum qui devait nécessairement, s'il est juste et libre, conduire à la consécration de la RASD dans ses propres territoires, tout son territoire. En résumé, je dirai qu'il a été décidé, lors du neuvième congrès du Front Polisario d'août 1991, la création d'un tel ministère. Les volte-face et les blocages du Maroc qui sont à l'origine des reports du scrutin, la situation répressive et d'occupation dans une partie de notre territoire, l'attachement au Front Polisario qui, comme le définit si bien un de nos concitoyens, est "un arbre, dont les racines sont très profondes, et qui dégage le parfum de la liberté", etc., tout cela a contribué à créer une nouvelle dynamique dans les territoires occupés.
Entretien réalisé par Z'hor Chérief
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"J'ai revu ma mère et mes soeurs..."
Bachir Rir Ahmed Salem est un enfant díEl-Ayoun, la capitale du Sahara occidental. A líâge de 19 ans, il rejoint les rangs du mouvement sahraoui de libération nationale, le Front Polisario. Le jeune travailleur de Phos- Boucraâ, une entreprise espagnole, a été blessé trois ans plus tard, le 6 octobre 1979, au cours díune offensive militaire déclenchée par líArmée sahraouie (ALPS) dans la région de Smara. Des éclats díobus líont touché au pied gauche et au bras gauche. Bachir, aujourdíhui chargé de líéquipement au service du protocole de la RASD, est père de quatre enfants, âgés entre 20 ans et un an. Le 5 mars dernier, il síest rendu enfin dans son pays, précisément dans la ville qui lía vu naître, dans le cadre de líapplication des mesures de confiance, contenues dans le processus de paix au Sahara occidental.
Votre présence à l'aéroport d'El- Ayoun n'est pas passé inaperçue. Que s'est-il vraiment passé ?
Je faisais partie, le 5 mars dernier, du premier groupe des réfugiés sahraouis qui s'était rendu à El-Ayoun occupée. Nous étions 21 Sahraouis et nous savions tous que les visites familiales étaient inscrites dans le cadre humanitaire. A notre arrivée, beaucoup de journalistes marocains et étrangers nous attendaient à l'aéroport. Un des journalistes marocains m'a interpellé en me demandant mes impressions et mes sensations, puisque je revenais, selon lui, à la terre natale. Je lui ai alors répondu que j'étais là en visite dans la terre de la RASD et du Front Polisario. Je lui ai aussi expliqué que ma joie sera toujours incomplète, tant que le peuple sahraoui n'est pas revenu sur la terre de la RASD et du Front Polisario. J'ai profité de l'occasion pour lancer un appel à la communauté internationale, au Conseil de sécurité des Nations unies et aux organisations internationales, pour s'impliquer en vue du règlement du conflit, à travers un référendum libre, juste et transparent, tel que décidé par l'ONU et son Conseil de sécurité. J'estime qu'il faut laisser le peuple sahraoui décider de son sort et, de la sorte, respecter la légalité internationale.
Et comment ont réagi les autorités marocaines ?
Le représentant marocain auprès de la Minurso voulait m'interdire l'accès. Il y a eu des négociations durant près d'une heure avec les membres de la Mission des Nations unies. Les représentants du HCR (Haut commissariat aux réfugiés, ndlr) nous ont finalement dit d'aller voir nos familles, moi compris. Le soir, ils sont venus me voir en me disant que c'est réglé et en me demandant de ne plus faire de déclarations.
Justement, pourquoi avez-vous fait ces déclarations ?
Mettez-vous à ma place. Vous arrivez et un journaliste vous pose une question, en sous-entendant que vous revenez vous installer. Il sait pourtant, comme vous et moi, que ce sont seulement des visites familiales qui devront aider à créer un climat de confiance, pour préparer les autres étapes du plan de paix pour un référendum du peuple sahraoui.
Avez - vous fait d ' autre s déclarations ?
Une heure après mon arrivée à la maison familiale, des gens de la télévision marocaine et de la radio locale d'El-Ayoun se sont introduits jusque dans le salon. J'ai refusé de faire des déclarations.
Pourquoi ?
Ce que j'avais à dire, je l'ai dit à l'aéroport, devant tous les journalistes, y compris les journalistes étrangers.
Vous avez pourtant fait des déclarations à l'aéroport de Tindouf, avant votre départ vers El-Ayoun ?
C'était différent. Les journalistes de la télévision algérienne, de la chaîne arabe El Djazira et ceux des médias sahraouis m'ont certes posé des questions, mais ils sont restés dans le cadre humanitaire.
Après 29 ans de séparation, qui avez-vous retrouvé parmi les membres de votre famille ?
Je voudrais, si vous le permettez, indiquer d'abord qu'à la sortie de l'aéroport, trois tentes étaient installées où étaient accrochés le drapeau marocain et les photos du roi du Maroc. Il y avait là une réception, avec notamment du lait et des dattes. Un membre de la Minurso, un Irakien du nom de Leït Khalf, nous a invité à aller vers ces tentes pour retrouver nos familles, en nous expliquant qu'elles étaient de l'ONU. On a refusé. L'Irakien insistait. Je lui ai alors signifié que cette démarche n'était pas régulière, en le tenant responsable de cette irrégularité. Quelqu'un du HCR a alors intervenu, je crois que c'était un Palestinien. Il nous a dit : "Si vous ne voulez pas entrer dans les tentes, ne le faites pas". J'ai néanmoins protesté auprès de lui, en lui demandant d'avertir ses supérieurs sur cet incident. Dehors, on a trouvé des milliers de Sahraouis qui nous attendaient et un dispositif sécuritaire marocain. Chacun de nous a été accompagné chez sa famille, dans des voitures de l'ONU. J'ai retrouvé chez moi ma mère et mes deux surs. Ma mère a vieilli, mais je l'ai reconnue sans hésitation. Mes surs sont à présent des femmes ; ce n'est plus les petites filles de 7 et 2 ans que j'ai laissé derrière moi en octobre 1975. Quant à mon père, il est décédé en 1998 et je n'ai pas eu la chance de le voir vivant, alors qu'il était parmi les chouyoukh qui ont participé à l'opération d'identification du corps électoral invité à prendre part au référendum.
Qu'est-ce qui vous a le plus touché lors de ce premier contact ?
C'est de voir ma mère, mes surs et les autres membres de la famille. Bien sûr, il manquait mon père et mon jeune frère qui aurait eu aujourd'hui 44 ans. Ce qui m'a aussi touché, c'est l'accueil que nous ont réservé les Sahraouis à l'aéroport. Ils ont défié la police marocaine et exprimé publiquement leur attachement à la cause nationale, en saluant le Front Polisario.
Qu'avez-vous fait pendant votre séjour de cinq jours ?
Pendant tout le séjour, j'ai reçu beaucoup de monde. Je n'ai pas beaucoup dormi. Les Marocains, par le biais de Sahraouis, m'ont proposé du travail, un logement et une voiture pour rester là-bas. J'ai répondu que ma conscience n'était pas une marchandise à vendre, que je ne trahirai ni mon engagement envers notre cause, ni les martyrs, ni le peuple sahraoui. Durant mon séjour, j'ai été au cimetière et j'ai rendu visite au père de Bakkar, un Sahraoui qui m'accompagnait dans le groupe des réfugiés. Le père de Bakkar, qui était très vieux et très malade, est mort deux jours après notre départ d'El- Ayoun. Dans les rues, j'ai vu beaucoup de Marocains et j'ai bien saisi l'enjeu de la politique marocaine de peuplement. La présence marocaine dans le territoire, avec tout ce qu'elle sous-entend comme répression et autres contraintes, fait encore peur aux Sahraouis. Mais ces derniers sont conscients et s'expriment à chaque occasion qui se présente à eux.
Ces visites familiales apportentelles du réconfort chez les Sahraouis ?
Elles sont importantes sur le plan humanitaire. Ces visites cassent la propagande marocaine qui laissait entendre que les réfugiés sont des séquestrés à Tindouf. Les visites, comme vous le savez peutêtre, se poursuivent chaque semaine, mais aucun Sahraoui n'est resté dans le territoire occupé.
Il se pourrait quand même que des réfugiés sahraouis, pour des considérations humanitaires, veuillent rester auprès de leurs familles ?
Rester dans le territoire aujourd'hui, c'est rallier le Maroc. Les Sahraouis, qu'ils soient réfugiés ou qu'ils soient du territoire occupé, qu'il y ait eu génocide savent que celui qui voudra rester sera médiatisé par le Maroc et qu'il devra exprimer publiquement son allégeance au roi alaouite. La révolution ne peut pas revenir en arrière. Elle ne peut qu'avancer. Je n'ai pas de craintes làdessus.
Comment avez-vous été accueilli à votre retour dans les camps de réfugiés ?
En rentrant, j'ai reçu beaucoup de monde. On m'a demandé des nouvelles des familles là-bas. On a cherché à savoir comment vivent les Sahraouis dans le territoire et comment se mène la lutte de l'autre côté.
Propos recueillis par Z. Chérief
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L'application des premières mesures de confiance entre les Sahraouis des territoires occupés et ceux des campements de réfugiés, semble donner des résultats positifs.
C'est du moins ce qu'on a compris lors de nos contacts avec des réfugiés sahraouis de Tindouf. Ces derniers, en crise de confiance vis-à-vis des Nations unies, ont admis que l'ONU "vient de donner un signe encourageant", même si les mesures de confiance sont encore "timides", sinon "incomplètes". Pour rappel, le plan de paix initial au Sahara occidental prévoit ce type de mesures afin de créer un climat de confiance entre les deux parties en conflit, le Maroc et le Front Polisario. En 2003, un nouveau plan de paix, connu sous le nom de plan Baker, prévoit une autonomie dans le territoire sahraoui de 4 ans et l'organisation d'un référendum, l'année suivante, qui tranchera le statut du Sahara occidental. Le plan Baker entrera en vigueur dès que le Maroc donnera son accord, quant à son application. Le même plan préconise une thérapie sur le plan psychologique, avant l'entrée des réfugiés dans leur pays, à travers quatre mesures de confiance proposées par le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) : mise en place, sans frais pour les bénéficiaires des liaisons téléphoniques et des services de courrier et de courrier électronique entre le territoire sous occupation marocaine et les camps de réfugiés, organisation sous l'égide du HCR de visites réciproques des familles sahraouies séparées par le mur et organisation de séminaires " de nature non politique " à l'intention des Sahraouis installés de part et d'autre du mur.
Dans les faits, l'ONU n'est pas parvenue à imposer au Maroc l'acceptation de l'ensemble de ces mesures, limitant pour l'instant ces dernières aux visites familiales et aux communications téléphoniques des camps de réfugiés vers les territoires occupés. Les témoignages recueillis auprès des réfugiés sahraouis qui se sont déplacés avec les deux premières vagues, les 5 et 13 mars dernier, dans les territoires occupés, sont très émouvants. Tous ont laissé derrière eux mère, père, frères et surs, avant de s'exiler. Tous ont regagné les camps de réfugiés, une fois la visite terminée. Selon Ali Hammed Moumen, Bachir Rir Ahmed Salem, Mohamed Lamine Abdellahi et sa femme Ahdjeb Chikh, l'accueil réservé par la population sahraouie des territoires occupés à l'aéroport d'El-Ayoun, défiant la police marocaine, a été impressionnant. Ils ont trouvé la capitale sahraouie complètement changée, par les nouvelles constructions et aussi par la présence en force de Marocains. Cinq jours ont été insuffisants pour rattraper 29 années de séparation, pourtant ils ont refusé de rester dans le territoire occupé par "l'ennemi " qu'ils ont combattu.
" C'est mon pays, mais il y a des Marocains. J'ai juré de combattre l'ennemi, j'ai donné ma parole et je ne peux trahir ni la lutte ni la cause ", nous a confié M. Moumen. Selon lui, l'échange des visites familiales n'est rien d'autre qu'"une occasion pour revoir les membres de la famille restés vivants ". Il a également rapporté que les questions qu'on lui posait là-bas portaient notamment sur la fiabilité du plan Baker, les raisons du report du référendum et l'indépendance. MM. Salem et Abdellahi n'ont pas eu la chance de revoir leur père vivant. M. Abdellahi n'en revient pas d'avoir retrouvé sa mère paralysée et bien faible, alors qu'il la connaissait "plus robuste".
Cet homme blessé, qui ne cache pas son rejet du plan Baker, nous a fait part de ses craintes de voir l'ONU se retirer du territoire sahraoui. Bien que ces premières mesures soient qualifiées d'un "bon début, si elles visent l'indépendance à la fin", il a souligné que le danger serait de "poursuivre ces visites pour normaliser la présence marocaine et (d') assister au retrait de l'ONU pour laisser place à la peur et avaliser l'occupation marocaine dans le territoire". Puis, de noter que les Sahraouis des deux côtés souhaitent que de telles visites se poursuivent dans le temps. Quant à M. Salem, il a estimé que la peur est toujours présente dans le territoire, en restant admiratif devant le courage de "ceux qui affrontent au quotidien les forces d'occupation". Il a par ailleurs insisté sur le rôle mensonger de la presse marocaine qui présente, selon lui, les réfugiés sahraouis comme des "séquestrés".
Ces exemples montrent que les mesures de confiance, même partiellement appliquées, n'avantagent pas le Maroc. Aussi, il n'est pas à exclure que Rabat décide d'interrompre ces processus de mise en confiance, par crainte de perdre du terrain. D'autant que le Front Polisario, à travers le départ des réfugiés dans le territoire, y est revenu en force, en apparaissant encore comme l'interlocuteur unique du peuple sahraoui. Le fait que le Maroc n'a ouvert jusqu'à présent que la ville d'El-Ayoun aux visites réciproques des familles, renforce davantage cette hypothèse. Il faut alors espérer que l'ONU fasse preuve de plus de fermeté vis-à-vis des autorités de Rabat, pour les amener à respecter l'ensemble des mesures de confiance et, parlà même, l'application du plan de paix au Sahara occidental.
Z. C.
"Le cessez-le-feu n'est qu'une trêve"
Samedi 13 mars 2004.
Quatre véhicules de marque Toyota quittent les camps de réfugiés de Tindouf, en direction des territoires libérés sahraouis. A leur bord se trouvent le président de la République sahraouie (RASD), Mohamed Abdelaziz, des membres du gouvernement et du Parlement, ainsi que des responsables de la direction du mouvement indépendantiste, le Front Polisario et trois journalistes algériens. Le cortège présidentiel s'est arrêté dans une des bases de la 5e Région militaire, non loin de Bir-Lahlou, ce village qui a vu naître la RASD un certain 27 février 1976, puis à Tifariti, la 2e Région militaire, qui se distingue par son long parcours de résistance, avant d'arriver le lendemain à Mijec, dans la 3e Région militaire. Celle-ci est située à quelque 800 kilomètres des campements de réfugiés et à environ 400 kilomètres d'El-Ayoun, la capitale du Sahara occidental sous occupation marocaine, qui échange depuis le début du mois des visites entre les familles sahraouies de cette ville et les réfugiés des camps de Tindouf. Le 15 mars dernier, aux environs de 7h 30, le président Abdelaziz a passé en revue les troupes de l'armée sahraouie (ALPS), accompagné du ministre de la Défense et du commandant de la région. Les manuvres militaires, auxquelles ont pris part un millier d'hommes des unités des blindés, de l'artillerie, de l'infanterie mécanisée et de la DCA, devaient se dérouler sur un périmètre de 20 km2. Installé sur une jeep, le chef de l'Etat sahraoui a rejoint la position d'observation. Venue par voitures et par camions, la population des camps de réfugiés d'Aousserd a suivi de très près le déplacement du grand chef aux côtés de la communauté sahraouie en Mauritanie et des membres de la Mission des Nations unies pour un référendum au Sahara occidental (Minurso). Mohamed Abdelaziz a changé d'endroit et s'est placé cette fois sur une montagne de pierres. Et à l'aide de jumelles, il a contrôlé le champ de bataille. Sur le terrain, cinq groupements tactiques de l'ALPS ont simulé une attaque contre un ennemi fictif, abrité derrière un mur défensif de sable. "L'ALPS qui a vaincu sur le terrain l'une des armées les plus opérationnelles en Afrique, des Forces armées royales, continue à se préparer pour reprendre le chemin de la guerre, si les efforts diplomatiques de l'ONU arrivent à échouer", a écrit plus tard l'agence sahraouie, SPS. Un tel message a été repris dans la soirée par le président de la RASD, dans son discours de clôture de la compétition inter-régions militaires. Mohamed Abdelaziz a saisi l'occasion pour lancer un appel à la population sahraouie des territoires occupés et à "l'ennemi, pour lui dire que le cessez-le-feu n'est qu'une trêve". Le chef de l'Etat a aussi déclaré que les Sahraouis "unis autour du programme du Front Polisario", sont décidés à poursuivre la lutte et même la guerre, jusqu'à l'indépendance. La manuvre militaire de Mijec se veut, vraisemblablement, un message pour les Nations unies. Tout le monde l'a compris, à commencer par ces nombreux jeunes Sahraouis qui, pour la première fois, ont participé au "projet tactique" du 15 mars dernier. Cette manuvre s'est voulue certainement un avertissement pour le Maroc et le "mur de la honte" qu'il a érigé dans les années 80, pour marquer son fait accompli colonial au Sahara occidental. Selon un responsable militaire de Tifariti, le mur est long de 2400 km. Il y aurait tous les deux mètres cinq mines (antichar, anti-groupe et antipersonnel). Pour ce combattant, chaque un ou deux kilomètres, sont installés un point d'appui occupé par une compagnie de l'armée marocaine, une sonnette mobilisant une section, une sous-sonnette concentrant un groupe de onze soldats et un point d'observation regroupant cinq militaires marocains ; "C'est le grand mur du monde, en termes de densité, c'est-à-dire en mines, en moyens humains, en barbelés et autres obstacles", a-t-il expliqué, en révélant plus loin que derrière ce mur, sont placés "théoriquement " 150 000 soldats des FAR.
Z. C.